L’asexualité n’est pas une maladie 2) Médicalisation de l’orientation

Nous avons beaucoup de raisons d’être reconnaissants aux médecins et au personnel soignant de manière générale. Pour autant, la médecine est une discipline humaine et n’a pas réponse à tout, ni vocation à répondre à toutes les interrogations concernant de près ou de loin les êtres humains.

Toute déviation de la norme n’est pas une maladie.

Les médecins occidentaux ont une formation scientifique cartésienne, qui a des bénéfices incontestables pour le diagnostic et le traitement des patients. Un écueil potentiel est cependant une tendance à s’intéresser davantage à la maladie qu’à l’individu. En particulier, un risque est de considérer tout événement qui intervient avec une très faible fréquence (donc une anomalie statistique) comme anormal, et le pas est vite franchi d’en faire un problème médical qui doit être corrigé, sans toujours avoir d’égard pour les souhaits de la personne.

Il faudra bien se rendre compte à un moment ou un autre que l’être humain n’est pas une valeur discrète. Oui, il y a des phénomènes statistiquement et évolutionnairement plus probables que d’autres. Mais non, les phénomènes minoritaires ne sont pas forcément des problèmes contre-nature à transformer ou éliminer. On retrouvera des êtres humains dans toute l’étendue du spectre de chaque situation, avec une répartition inégale des extrêmes au centre, et c’est ça qui est normal. En aucun cas la médecine ne devrait imposer à des individus qui ne le désirent pas sa vision d’un être humain parfaitement typique et fonctionnel, sous peine de dérive eugéniste.

Seule une situation qui entraîne un impact sur la santé ou la vie de la personne nécessite de revenir dans le domaine médical.

Pourquoi une méfiance envers la médicalisation de l’orientation ?

Le premier devoir du médecin est de ne pas nuire. Cela a été souvent oublié. Historiquement en France et en Occident, toutes les catégories de personnes non masculinesblanches, chrétiennes (XX), hétérosexuellescisdyadiques, valides physiquement ou mentalementadulteslibres ou bien intégrées à la société, ont été ciblées par des expérimentations médicales et des « traitements » dégradants voire relevant de la torture ou du massacre.

Dans toutes ces situations, la médecine s’est mise au service d’une cause théorique (pseudo)scientifique sans respect ni empathie pour ses sujets, aveuglée par les préjugés et les intérêts de la classe dominante. Ce n’est pas la seule discipline à l’avoir fait ; tous les médecins ne sont pas comme ça ; et l’éthique médicale est bien mieux surveillée aujourd’hui : absolument. Mais cela montre quand même deux choses : la médecine est loin d’être infaillible ; et il y a d’autant plus de raison de se méfier d’un système quand on n’appartient pas à la majorité dominante.

Ce n’est pas un hasard si les personnes trouvées « anormales » ou « déviantes » sont celles qui ne correspondent pas aux normes culturelles dominantes. Les personnes blondes sont statistiquement peu fréquentes dans la population : la blondeur n’est pourtant pas soupçonnée d’être une maladie, c’est même considéré comme un attribut de beauté. Les personnes rousses sont encore moins fréquentes et, il est vrai, plus persécutées (mais toujours pas considérées comme malades pour cette seule raison). Les femmes, majoritaires mais certainement pas dominantes, ont été accusées de nymphomanie, de frigidité, d’hystérie, (de sorcellerie, mais c’est encore autre chose,) internées pour guérir leur insoumission à leur époux légal… oui, ce qui ne rentrait pas dans le schéma classique de la femme soumise et complaisante à son époux (au masculin) et à lui seul, était une maladie, à traiter vigoureusement. Vous me direz, il n’y a pas si longtemps qu’on se demandait si elles avaient une âme.

La médecine a été assez longtemps un prétexte à appliquer des idéologies anti-humanistes à des personnes vulnérables dans la société pour que toute prétention à corriger une « anormalité » doive être avancée avec les plus grandes précautions.

Et si l’asexualité était une maladie, qu’est-ce que ce serait ?

  • un problème d’hormones ? (parfois oui, souvent non)
  • un problème de fonctionnement des parties génitales ? (parfois oui, souvent non)
  • un problème psychiatrique ? (le DCM-V préconise maintenant de ne pas diagnostiquer de trouble du désir sexuel hypo-actif si la personne s’identifie comme asexuelle)
  • un blocage psychologique ? (c’est facile, c’est vague, on peut tout lui coller dessus…)
  • une origine génétique ? (on en parle… mais les yeux bleus aussi, et ce n’est pas une maladie)
  • un microbe dans l’air ?? (là c’est de la science fiction)

Le point commun de l’ensemble des explications médicales qui sont avancées sur l’asexualité est qu’elles amalgament un peu vite l’asexualité avec une absence de libido ou de plaisir sexuel.

On admet aujourd’hui que l’orientation est fluctuante entre les individus et parfois chez un même individu. C’est encore davantage le cas pour la libido, qui peut dépendre des cycles menstruels, de l’humeur, de l’état de fatigue ou de stress, de l’état de santé, de la ménopause, de prise de médicaments, drogues ou alcool, ou de nombreux autres facteurs que nous ne connaissons pas tous.

Alors oui, certaines personnes qui se sont pendant une période identifiées comme asexuelles, après un changement dans leur état de santé, leur libido, ou une étape de leur vie, peuvent trouver que cela ne leur correspond plus.

La première erreur serait de considérer que leur orientation précédente n’était pas valide, et que cela « prouve » qu’elle était fausse. Une orientation n’est pas une croyance, c’est un outil pour désigner une expérience ! Si l’orientation décrivait la situation de la personne d’une manière assez proche pour lui être utile, alors elle était parfaitement légitime. Et si son expérience change suffisamment, alors il est aussi parfaitement légitime de changer le label. Encore une fois, il ne s’agit pas de médecine et de diagnostiquer une maladie pour en connaître les causes et donc les moyens de guérison ; il s’agit simplement d’avoir les outils de langage adéquats pour comprendre et s’exprimer sur soi-même, son ressenti, son positionnement par rapport aux autres.

La seconde erreur serait de considérer que ces cas particuliers invalident tous les autres, comme par exemple ceux de toutes les personnes asexuelles dans des situations médicales similaires mais qui n’observent pas de changement d’orientation.

De plus, l’asexualité n’est pas qu’affaire de libido. Les problèmes cités ci-dessus affectent aussi beaucoup de personnes non asexuelles, en particulier hétérosexuelles, qui peuvent noter des baisses de libido, voire des périodes sans libido, sans pour autant remettre en question leur orientation.

La troisième erreur serait de focaliser sur un problème qui n’en est pas un. Je me répète mais : on ne cherche pas à réparer quelque chose qui n’est pas cassé. Peut-être qu’un jour une cause sera découverte pour les orientations sexuelles autres qu’hétéro. Peut-être qu’on relancera l’eugénisme si on se rend compte qu’on arrive à savoir si un bébé deviendra non hétérosexuel (j’espère que la perspective vous fait aussi froid dans le dos qu’à moi)… ou peut-être qu’il faut arrêter de poser en postulat de départ que l’orientation des gens est un problème.

Que des chercheurs se posent la question de la sexualité en général, quels sont les points communs, les différences, d’où ça vient tout ça : c’est intéressant, d’accord, et ça peut faire avancer la connaissance sans menacer personne. Je me méfie seulement d’une démarche qui cherche explicitement une justification aux seules orientations non-hétérosexuelles, surtout sous l’angle de l’anomalie médicale au lieu de la simple diversité. Et on ne serait pas de trop si vous vous en méfiiez aussi.

Billet publié initialement sur asexualite.info le 25/11/2014

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